Alice Pouzet comme à la maison

La jeune artiste française revient sur son parcours, des bancs de l’École supérieure d’art de Clermont-Ferrand à ses premiers pas dans les rues de la métropole québécoise, sur un roof- top ou entre deux stations de métro.

C’est à La Corvette, restaurant hors du temps situé rue Masson, au cœur du quartier Rosemont-Petite-Patrie, qu’Alice Pouzet nous a donné rendez-vous. Depuis l’autre côté de la rue, impossible de rater la devanture, tant le rouge vif choisi pour le lettrage contraste avec la grisaille automnale canadienne. D’extérieur, le lieu ne paye pas de mine. Mais à l’intérieur, les doutes s’estompent et laissent place à une atmosphère tout droit sortie des années 60 où les couleurs rouges et vertes se marient sur de longues frises à carreaux. Cette trouvaille, elle la tient d’une balade anodine dans le quartier : « avec mon copain, on est passés devant la vitrine et on a vu plein de pépés attablés. On s’est dit “putain, il faut absolument qu’on vienne goûter leur poutine”. » Le genre d’endroits sans artifice où l’ambiance compte beaucoup plus que le dressage de l’assiette. Elle ajoute : « quand la serveuse pose ton plateau rouge sur la table verte et que tu mets de la moutarde jaune dans ton plat, le mariage des couleurs est fantastique ! La DA est parfaite. » Même le fromage skouik-skouik peut être sujet à interprétation artistique.

La Corvette

C’est en mai dernier, au lendemain de ses 29 ans, qu’Alice a pris la décision de traverser l’Atlantique. « Avec Tom, plus on voyageait, plus les retours en France étaient difficiles, et plus l’envie de s’installer à l’étranger faisait son chemin. Et puis est arrivée l’opportunité canadienne… » La jeune artiste s’envole alors pour Montréal et, une fois sur place, ne tarde pas à se fondre dans le paysage artistique de la Belle Province. Conviée à réaliser une exposition éphémère sur un roof-top Plaza Saint-Hubert pour le projet art.art avec l’artiste Roxa Hy en juillet, Alice décroche ensuite un job en tant que directrice artistique, en charge de la programmation – on vous le donne en mille – chez Chromatic ! Un choix qui l’amène à s’installer derrière un ordinateur, sans pour autant tirer un trait sur ses intentions artistiques. « C’est vrai que mon travail pour Chromatic est assez intense et, parfois, j’aimerais pouvoir me dégager plus de temps en faveur de mes projets personnels. Ça viendra », nous avoue-t-elle discrètement entre deux gorgées de thé noir. « D’ailleurs, quelque chose devrait tomber rapidement … ».

Atelier de salon

Sa pratique artistique, elle la vit par la sculpture, déconstruit les paysages au travers de formes géométriques. « Mon travail est vraiment minimaliste, lié aux volumes, à l’architecture et à l’environnement. Il y a une part de mythe, d’histoires urbaines, dans ce que je fais. » Parmi les artistes qui l’inspirent, elle cite la sculptrice bretonne Morgane Tschiember, le grand Donald Judd ou encore Julien Prévieux et ses travaux aiguisés. Après avoir longtemps travaillé le métal, Alice découvre le bois, une matière dont elle avoue être tombée amoureuse. Une aubaine, dans un pays qui concentre à lui seul 9% de la surface forestière mondiale ? « Pas du tout ! Les matériaux que tu trouves ici ne sont pas du tout les mêmes qu’en France ! Quand tu as tes petites habitudes, tu es vite perdue ! » Qu’importe, elle s’en accommode et pratique depuis son salon, espérant dans un futur proche investir son propre atelier.

Montréal est un belvédère du haut duquel Alice contemple en un regard cette architecture nord-américaine qui l’inspire. Mais la métropole sait aussi se défaire de ses hauteurs et révèle quelques détails qui touchent tout autant la jeune artiste. Le métro tout d’abord, symbole de l’architecture moderne des années 60 : « C’est brut, bétonné, avec des formes géométriques complètement folles ». Mais aussi les grillages et les petits portails, dont elle avoue en souriant vouer une passion : « Ils me procurent une émotion vraiment intense ». Avec elle, chaque promenade est donc sujette à émerveillement. Mais, même entre deux grillages, Alice ne manque pas une occasion pour trainer sa paire de Reebok noire dans les nombreux musées et salles de concerts de la ville. Jamais par convenance, toujours avec curiosité.

Vivre d’amour souterrain

Sa dernière trouvaille ? Le centre Never Apart, à deux pas du Parc Jarry. « L’espace est vraiment très cool, et la programmation hyper riche. Là-bas, j’y ai vu une collaboration entre deux artistes américains, Mishka Kornai et Odette Mattha. Ils se sont baladés dans le métro de Montréal et, en fonction de chaque station, ont créé un costume et un personnage. Ce travail a donné naissance à un film complètement fou, au croisement de la performance, de la danse, du costume et de l’audiovisuel », nous raconte-t-elle, sans jamais vraiment vouloir lâcher cette idylle souterraine. Pour la musique en revanche, les coups de cœur se trouvent en dehors des couloirs de la STM : « Cet été, j’ai vu Drugdealer, un gars de Los Angeles dont j’écoutais le dernier album en boucle en arrivant à Montréal. Sa musique colle parfaitement avec l’ambiance de cette ville ». Drugdealer, c’est le dernier sobriquet de Michael Collins, un skater à l’univers psychédélique, qui a auparavant tourné sous les pseudos Run DMT, puis Salvia Plath. Son dernier album, « The End of Comedy », rassemble notamment Ariel Pink et les musiciens de Mac DeMarco. Assurément une bande-son efficace pour accompagner des premiers pas au Canada.

La Corvette

Six mois après son arrivée, Alice se lie de cette nouvelle vie à plus de 5 000 km de son massif auvergnat. Comme pour rassurer ces artistes qui, parfois, hésitent à sauter le pas et à tenter la séduisante aventure à l’étranger, elle nous assure que cette décision est totalement bénéfique : « En France, le réseau est souvent très restreint et hyper sélectif, surtout dans le monde de l’art contemporain. Ici, j’ai vraiment la sensation qu’il est plus facile d’aller vers les gens, de discuter avec eux et de collaborer. Les choses se font beaucoup plus naturellement ». Que ce soit dans le métro, ou en face du plus beau grillage de Montréal.