Christophe B. De Muri au piano

Le Québécois de 32 ans, co-fondateur du 180g, partage son monde fait de musique Latte et de dessins brassés.

« Conceptual practical art for a healthy heart and mind. » Au 180g, les quelques mots gribouillés sur le tableau de la cuisine donnent le ton. C’est ici, entre deux tomates et un toasteur, que Christophe B. De Muri nous a donné rendez-vous. Créé en 2015, le café- disquaire a d’abord voyagé dans différents quartiers montréalais avant de s’installer durablement du côté de Rosemont en mai 2018. Plus qu’un simple mélange de saveurs caféinés, le 180g est défini par son co-fondateur comme « un espace de diffusion artistique où se rencontrent artistes, travailleurs autonomes et habitants du quartier », réunis sous le signe du chill. En témoigne l’ambiance musicale, marquée par un minutieux mélange hip-hop, soul, funk et jazz, ou les Loop Sessions, « la messe des beatmakers » organisée chaque dernier mercredi du mois. Une seule exigence : « partager notre amour de l’art ». Vu le nombre de mains qui fouillent dans les bacs à vinyles pendant notre visite, le pari semble réussi.

Christophe B. De Muri - Le 180g - Montréal
Le 180g

Christophe B. De Muri est de ces grands gaillards qui inspire la sympathie au premier coup d’œil. Impression renforcée par le sweat-shirt à l’effigie d’Eddie Murphy, époque « Boogie in your Butt ». Originaire des cantons de l’Est, le Québécois pose son cartable à Montréal en 2006, direction les bancs de l’UQAM pour y suivre une formation en design graphique. Si ses parents ont bien essayé de le pousser vers un cursus en sciences politiques – « tu verras, ça ouvre des portes ! » – l’étudiant d’alors choisit rapidement de jurer fidélité à l’art, son premier amour : « Je dessine depuis que je suis ti-cul, j’ai grandi là dedans », justifie-t-il. Peu séduit par les standards scolaires et rebuté à l’idée de se plier à la rigueur qu’exige le design graphique, Christophe pioche quelques techniques de base pour faire évoluer sa pratique. « Mon truc, c’est le dessin à la main. Ensuite, je scanne, fais un peu de coloration sur Photoshop et that’s it ! ».

À la sortie de l’Université, le Québécois zappe la traditionnelle et fastidieuse étape des CV envoyés à droite et à gauche et décide de se mettre à son compte. Depuis toujours, Christophe gravite dans différents milieux artistiques et le tout jeune diplômé ne tarde pas à faire jouer ses contacts pour montrer au plus grand nombre son coup de crayon. À l’heure où les questions relatives à la démocratisation et à la circulation de l’art sont légion, Christophe y apporte la meilleure des réponses : ériger les étiquettes de bières en support artistique. « À Montréal, j’ai retrouvé un gars avec qui j’avais grandi. Il lançait sa micro-brasserie, Matera, et la collaboration s’est faite naturellement ». Saisonnières ou à l’année, toutes les bières artisanales passent sous le coup de crayon de Christophe qui, pour l’occasion, s’amuse à brasser les couleurs et reprend plusieurs codes qui habillent habituellement les murs.

De l’importance du support

Pour le touche-à-tout québécois, le graphisme est avant tout une histoire de support. Et quand il n’officie pas dans les bulles, Christophe s’illustre sur le terrain musical. Pochettes, photos de presse, vidéo-clip … tout y passe. « En matière de graphisme, si je pouvais je ne ferais que ça », avoue-t-il. Parmi ses quelques réalisations, il retient une collaboration avec Kognitif, un beatmaker français. « On est entré en contact via Facebook. On a sympathisé, et il m’a demandé de faire l’artwork de son album. » Sorti sur vinyle, « Soul Food » s’est écoulé en une semaine. « Aujourd’hui, le disque se vend entre 200 et 300 piastres sur Discogs », ajoute-t-il fièrement. Dans son travail, Christophe assume et joue de son réseau : « Je suis un mec plutôt avenant et ne suis jamais gêné d’aller voir les gens pour leur dire que j’apprécie leur travail. Progressivement, tu crées des liens ».

Christophe B. De Muri - Le 180g - Montréal

Le patron du 180g vit pour cet art décloisonné, cette idée de collaboration permanente, persuadé que chaque discipline peut apporter à une autre. Le graphisme, la musique, le design, la gastronomie … Si le mariage est bien officié, le résultat n’en sera que plus beau. Comme pour illustrer cet éclectisme, il cite « Check Your Head » des Beastie Boys comme première source d’inspiration. « Cet album est incroyable. Ils passent du funk au jazz, puis du hip-hop au hardcore avec une aisance et une harmonie incroyable. En plus, j’adore leur attitude. Ces mecs ont toujours été punk mais ultra unis ». En témoigne la fin brutale du groupe de Brooklyn en 2014, à la suite de la disparition de MCA.

Christophe B. De Muri - Le 180g - Montréal
Le 180g

À Montréal, Christophe assume sans détour avoir un côté casanier : « Ma place préférée ? Quelque part entre chez moi et le 180g. Ma vie se passe dans cet espace ». Une sédentarité qui ne l’empêche pas d’écumer les salles de concert de la ville. Le Belmont – « les soirées Voyage Funktastique sont les plus chaudes de Montréal ! » –, le Ritz, Ausgang … toutes les salles sont bonnes pour écouter la scène locale. « Le hip hop est revenu sur le devant de la scène grâce à des gars comme Alaclair Ensemble. Quand je les ai découvert, j’étais DJ au Quai des Brumes, et ils faisaient un show juste après mon set. Une claque ! Pour moi, ça reste le best », raconte-t-il.

Montréal comme un village

Lui qui se définit comme un « gros consommateur de la vie montréalaise » ne s’imagine pas repartir. « Je vois Montréal comme un grand village. Tu croises toujours tes potes, que ce soit dans un concert ou à l’épicerie ». Un retour dans les cantons de l’Est ? Pas pour l’instant. Un départ à l’étranger ? « Peut-être », chuchote-t-il. « Ma copine est d’origine italienne. J’y suis allé l’été dernier, et j’ai pleuré de joie en arrivant à Venise », raconte-t-il en explosant de rire, avant d’ajouter : « On était en terrasse, avec un verre de vin blanc. J’ai croqué dans une crevette enroulée dans du lard, et les larmes me sont venues …» Le paradis.