Leticia Trandafir, techno hardie

À 27 ans, l’artiste vit la musique jour et nuit et donne de la voix pour défendre la culture nocturne montréalaise.

C’était l’heure du déjeuner. Ou du dîner. On ne sait plus très bien se situer au milieu des saveurs du Larrys, entre les cookies gonflés au four et le bacon qui chante dans la poêle. Ici, les habitués se regroupent au comptoir, le temps d’un Latté ou d’un déjeuner choisi à la carte. Au fond, la cuisine ouverte donne un bel aperçu de la pièce culinaire qui se joue quotidiennement dans ce repère du Mile-End, le tout sur fond de figures géométriques bleues marines. Au Larrys, rien n’est laissé au hasard et chaque détail est savoureusement travaillé pour qu’on se sente rapidement comme chez soi. Une affaire de goût orchestrée par une équipe également aux manettes du Lawrence, resto adjacent au coin de Saint-Laurent et de Fairmount. C’est donc dans ce troquet de quartier que Leticia Trandafir, ou softcoresoft, nous a invité à partager un déjeuner sucré-salé : « J’ai pas mal d’amis dans le délire foody, et ils m’ont tous conseillé cette place ». Un repère d’épicurien urbain. La gastronomie est d’ailleurs l’une des passions spontanément évoquée par la jeune DJ. « La cuisine, les vins, c’est comme un sas de détente, maintenant que la musique est devenue mon focus numéro un », avoue-t-elle. Quitte à, un jour, ouvrir un restaurant en mariant cuisine et musique ? « Et pourquoi pas ? » rétorque-t-elle, sourire en coin, entre deux bouchées de pancakes.

Le Larrys à Montréal
Chromatic Blog – Le Larrys – Montréal

L’histoire de Leticia Trandafir commence à Melilla, petite ville espagnole nichée sur la côte marocaine. Ses parents, originaires de Roumanie, posent leurs valises dans la cité portuaire autonome à la chute du bloc communiste, avec le statut de réfugiés politiques. Avant de repartir, cette fois pour le Canada. « Nous nous sommes installés à Montréal quand j’avais trois ans. Même si je n’y suis pas née, c’est ici que j’ai tout appris », raconte-t-elle. Aujourd’hui âgée de 27 ans, l’artiste aux multiples facettes se fond, tout sourire, dans les différents univers musicaux qu’elle côtoie au quotidien, sur scène ou en coulisses. Enjouée, elle ne mâche pas sa gestuelle lorsqu’il s’agit d’exprimer ce qui l’anime. Car, pour Leticia, tout est d’abord une histoire de passion. « À la base, je suis juste une fan de musique ! », s’exclame-t-elle. Passionnément, elle a façonné son univers au rythme de ses expériences personnelles, notamment à Barcelone, sa « ville adoptive », dans des soirées underground montréalaises ou lors de ses nuits passées à digger sur SoundCloud, Bleep ou Boomkat. Et puis, un beau jour … « j’ai découvert l’acid ! » coupe-t-elle, les yeux qui pétillent.

Montréal de nuit 

Aujourd’hui, les sets de softcoresoft voyagent. New York, Detroit, mais aussi Barcelone et Berlin … autant de villes ambiancées qui permettent à Leticia Trandafir d’aiguiser son regard sur la scène électronique de Montréal. Un univers morcelé « qui ne se parle pas beaucoup », selon l’artiste. Elle qui se situe « au milieu des artistes techno queer anglophone » pointe également le manque d’infrastructures à Montréal : « Bien sûr, il existe quelques gros noms comme le Stéréo et Datcha, ou encore des endroits mythiques comme le sous-sol de Durocher ou le Bloc 66. Mais il n’existe pas vraiment de lieu de réunion pour toute la scène électronique de Montréal ». Un constat à mettre en perspective avec la frilosité de la Ville vis-à-vis du monde de la nuit. « Ce moment n’est absolument pas valorisé, souvent rejeté et nos activités sont montrées du doigt comme étant illégales », regrette Leticia. Pro-active, elle raconte avoir rencontré des élus pour tenter d’installer un premier dialogue, pas vraiment fructueux : « Ils nous ont écoutés, mais se sont très vite réfugiés derrière l’argument de la vente d’alcool, interdite après 03 heures »

Le Larrys à Montréal
Chromatic Blog – Leticia Trandafir – softcoresoft – Le Larrys – Montréal

Malgré ces barrières administratives, l’artiste défend sans relâche cette vie nocturne comme un moment culturel à part entière et se met à rêver d’une ville plus permissive, dans le sillage des métropoles européennes comme Berlin ou Amsterdam. C’est qu’en plus d’officier en tant que DJ, Leticia se mue parfois en organisatrice de soirées via le collectif Lagom, qu’elle gère avec plusieurs amis. Depuis 2017, la joyeuse bande rassemble à intervalles irréguliers entre 200 et 300 personnes dans des lieux inédits, sous le signe de la culture rave. Côté programmation, des artistes du sérail montréalais, mais aussi quelques découvertes internationales, comme les Américaines Heidi Sabertooth ou Umfang ou encore le Suédois Daniel Andréasson. 

Électronique engagée

Aujourd’hui, Leticia reconnaît sans sourciller que son rapport à la musique a très largement dépassé la simple relation de fan, sans pour autant éroder sa passion. Et puisque la nuit ne suffisait pas, voilà que la Montréalaise a accepté, en janvier 2018, le poste de directrice musicale au centre Never Apart. Situé au cœur du Mile-Ex, l’espace favorise les croisements disciplinaires (musique, expositions, rencontres …) grâce à une programmation engagée. En son sein, l’artiste montréalaise s’occupe de la direction musicale, mais aussi des événements extérieurs et des conférences. Lorsque son prédécesseur lui a soufflé l’idée de candidater à sa succession, Leticia n’a pas hésité : « C’est une super opportunité. Je connaissais un peu le lieu pour y avoir joué à plusieurs reprises, mais je n’imaginais pas intégrer leurs équipes. C’est vraiment rare d’avoir accès à un travail comme celui-ci ».

Leticia Trandafir ou softcoresoft
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Production, organisation, programmation … Le quotidien de Leticia se situe aujourd’hui aux quatre coins d’une salle de concert. Une histoire d’opportunités que l’artiste a su saisir et, surtout, convertir pour faire évoluer la relation qu’elle entretient avec la musique. En cela, elle avoue que Montréal est la ville idéale pour expérimenter et surtout s’épanouir : « cette ville jouit d’une forme de non-pression qui t’offre l’espace mental nécessaire pour te développer personnellement ». Et en plus, on y mange bien.